jeudi 31 mai 2012

Cauchemar en cuisine

Au risque de décevoir mes quelques lecteurs qui avaient pu se laisser abuser par un verbiage pseudo-intellectuel, j'avoue, oui, je le reconnais, je regarde cauchemar en cuisine. J'ai regardé non sans intérêt la version britannique, qui voit le chef cuisinier non moins britannique Gordon Ramsay, chercher à sauver des restaurants de la faillite. Et je regarde également la version française, animé par le chef Philippe Etchebest qui a le double mérite d'être un cuisinier étoilé (deux fois) et d'avoir été un joueur de rugby.

La comparaison de la version française et de la version anglaise de l'émission est tout à fait intéressante. Pour être très honnête, je n'ai regardé que deux épisodes de la version française et les quelques remarques qui vont suivre ne sont fondées que sur ces deux épisodes.
Il y a de nombreux points communs entre les deux émissions. Ce sont plutôt les différentes qui m'ont frappé.

1) dans la version anglaise, la dimension financière revient très fréquemment. Gordon Ramsay explique par exemple comment on gagne de l'argent comme restaurateur : en vendant du vin. Comme d'autres vendent du temps de cerveau disponible, le restaurateur vend de l'alcool et sert quelques petits plats autour qui font bien. C'est peut-être vrai économiquement mais je n'imagine pas qu'un grand cuisinier français se risque à tenir de tels propos. 
Ramsay insiste aussi sur le prix des plats à la carte, les trouvant soit trop cher, soit (souvent) pas assez. 

Dans la version française, l'argent est beaucoup moins présent. On sent bien évidemment que les restaurateurs qui font appel au Chef sont en difficultés financières mais c'est un aspect secondaire. On n'en parle que pudiquement. Ou on ne l'aborde que façon détournée, parce que celui qui a apporté de l'argent est parfois à l'origine des difficultés relationnelles (cf. l'épisode 1 de la saison 2, Le Grilladin).

J'y vois là une différence culturelle non négligeable entre les Français et les Anglais dans leur rapport à l'argent. En France, l'argent reste globalement un sujet qu'on aborde avec discrétion.


2) les relations humaines, inter-personnelles, me paraissent avoir plus d'importance dans la version française. C'est peut-être lié au fait que les deux épisodes que j'ai regardé tournent autour d'une cellule familiale qui a repris un restaurant (un couple, dans l'épisode 1 ; une mère et son fils, dans l'épisode 2). Pour autant, ces relations familiales ne sont pas pathologiques mais l'enjeu de l'intervention d'Etchebest est renforcé : il faut non seulement sauver un restaurant mais aussi sauver un couple, ou une relation mère/fils. Voire, comme dans l'épisode 2, faire grandir un éternel adolescent de 26 ans qui ne sait pas prendre ses responsabilités (parce que, notamment, sa mère ne lui laisse pas cette place).

Cette dimension humaine est déjà fortement présente dans la version anglaise mais elle est limitée à la sphère professionnelle. De fait, l'émission anglaise n'est pas tellement une émission sur la cuisine, mais plutôt une émission sur le management professionnel.
Pour la version française, les producteurs semblent avoir privilégié des restaurants où la dimension professionnelle n'est pas seule en jeu, et il y a une dimension presque psychanalytique dans les ressorts humains en jeu et la façon dont Etchebest intervient.

Plusieurs explications sont possibles. Soit, en Angleterre, il est rare que les restaurants soient tenus par une famille. Soit, les Anglais ont plus de pudeur à exposer leur intimité familiale que nous... ? Soit encore, les Anglais sont plus intéressés par de la télé-réalité sur l'univers professionnel et nous d'avantage par de la télé-réalité sur les relations privées ?


3) il me semble que dans la version anglaise, Gordon Ramsay laisse tout de même plus d'initiative aux restaurateurs. Ce qui m'a frappé dans l'émission française, c'est l'intervention des "experts", qui se livrent à une analyse du restaurant et refont entièrement la décoration. En un sens, on mélange un peu Cauchemars en cuisine et D&Co (j'avoue, ça m'est arrivé de regarder aussi. Oui, j'ai honte.). Sauf erreur de mémoire de ma part, ce n'était pas tant le cas dans la version anglaise : Ramsay disait ce qui n'allait pas dans la déco mais c'était au restaurateur de changer.

C'est juste une vague impression, mais ça me donne le sentiment que Ramsay assistait moins les restaurateurs chez lesquels il intervenait qu'Etchebest. Peut-être là encore est-ce une différence de mentalité :lorsqu'on intervient dans une entreprise, c'est d'avantage dans une logique "interventionniste", presque "étatiste" (nous on sait ce qui est bon pour vous). Évidemment, Etchebest prend le temps de convaincre ses vis à vis de la pertinence de son projet. Mais il ne se contente pas de le conceptualiser, il va loin dans la mise en oeuvre.

Cette dernière remarque serait certainement à nuancer, en regardant d'autres épisodes et en revoyant quelques épisodes anglais.


Il y aurait sans doute d'autres points de comparaisons. Ce qui serait intéressant, c'est de savoir dans quelle mesure les producteurs ont pensé ces différences. Ces différences ont-elles émergées naturellement, du fait de la personnalité des deux chefs ? Sont elles la conséquences de ce que sont les restaurants en France et en Angleterre ? Ou s'agit-il plutôt de différences qui ont été voulues, pensées par les producteurs, dans le but conscient de s'adapter au "marché" français ?

jeudi 24 mai 2012

Giscard, Chirac et Sarkozy

Robert Badinter a dénoncé une exception française de trop, je cite : "La nomination à vie des anciens présidents de la République au Conseil constitutionnel devient une aberration. Le départ de Nicolas Sarkozy de l'Elysée et sa volonté proclamée de siéger au Conseil constitutionnel mettent à nouveau en lumière l'insoutenable paradoxe de la présence à vie des anciens présidents de la République dans cette institution. Rappelons d'abord que, seule de toutes les démocraties occidentales, la République française fait de ses ex-présidents des membres perpétuels d'une juridiction constitutionnelle." (Le Monde du 20 mai 2012). Hier matin, sur France Inter, Thomas Legrand en rajoutait une louche.

Je me permet pourtant quelques respectueuses objections. 

Dire que le Conseil Constitutionnel est une juridiction est déjà hautement contestable. Il ne tranche pas de litige, ne peut être saisi directement par des justiciables mais exclusivement dans des cas très spécifiques. Une seule exception : lorsqu'il statue comme juge électoral, lorsque sa qualité de juridiction peut difficilement être contestée. Le Conseil constitutionnel n'est pas composé de magistrats. Aucun texte ne lui reconnaît la qualité de juridiction. Il rend des décisions, non des jugements ou des arrêts (certes, le conseil d’État aussi).

Si exception il y a, ce n'est pas tant que les anciens présidents de la République soient membres de droit du Conseil constitutionnel. L'exception française, c'est la nomination de TOUS les membres du Conseil. Trois d'entre eux sont nommés sur proposition du président de la République, trois sur proposition du président du Sénat, trois sur proposition du président de l'assemblée nationale. Depuis la dernière réforme constitutionnelle, une commission parlementaire peut à certaines conditions s'opposer à leur nomination.
C'est un mode de nomination tout à fait particuliers. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, ... les juridictions suprêmes sont nommées selon le processus habituel de nomination des magistrats. En effet, là bas, il s'agit de juridictions à part entière.
S'il faut réformer la composition du conseil constitutionnel, c'est donc celle de l'intégralité des membres qu'il faut revoir, pas juste la question des anciens présidents de la République.

Ceux-ci, au vu du mode de nomination des membres ordinaires, paraissent ni plus ni moins légitimes que les autres. Ce sont des gens d'expérience, qui ont une bonne connaissance des mécanismes de l'Etat, du fonctionnement parlementaire,... Ils ont une légitimité incontestable : ils ont été élus comme Président de la République. Ca vaut bien un contrôle par une commission parlementaire. Après tout, la règle existe depuis 1958 et les Français doivent désormais savoir que lorsqu'ils élisent un président de la République, ils lui donnent un mandat de 5 ans à l'Elysée et un mandat à vie rue Montpensier. C'est un choix.

Thomas Legrand relevait hier matin le manque d'impartialité, les anciens présidents de la République ayant pu se prononcer sur tel ou tel projet de Loi. L'argument là encore ne concerne pas que les anciens présidents de la République. Si certains membres actuels ont été choisis pour leurs compétences juridiques (comme par exemple l'ancien vice-président du conseil d'Etat ou l'ancien premier Président de la cour de Cassation), d'autres ont clairement une couleur politique, bien connue du public. Par exemple, Michel Charasse ou Simone Veil, dont l'orientation politique n'est un mystère pour personne.

Que Robert Badinter, qui fut président du conseil constitutionnel, mais qui était avant un ministre de gauche vienne dénoncer un mode de nomination aberrant alors que lui même a bénéficié du fait du prince pas moins aberrant me paraît peu glorieux.

Soit on propose une vraie réforme de la composition du Conseil constitutionnel (par exemple en décidant une composition avec 3 magistrats de l'ordre judiciaire, 3 magistrats de l'ordre administratif et 3 personnalités politiques nommées par les trois autorités actuelles). Soit on se tait.

(avec une petite nuance toutefois, sur le cumul des rôles : on ne devrait pas pouvoir être avocat et membre du conseil constitutionnel, au vu notamment de l'importance actuelle des QPC. C'est là où il me semble que Nicolas Sarkozy doit faire un choix).

mardi 22 mai 2012

Supprimer le tribunal correctionnel des mineurs, une politique laxiste ?

La nouvelle Garde des Sceaux a annoncé la suppression prochaine des tribunaux correctionnels pour mineurs (TCM), une innovation des plus récentes : la loi qui les institue date du 10 août 2011, avec entrée en vigueur au 1er janvier 2012. Autant dire qu'à ce jour, les TCM ont cinq mois d'existence.

C'est peu dire que leur création avait été mal comprise dans les milieux judiciaires. C'était, à l'évidence, un acte de défiance contre les juges des Enfants, supposés être trop laxistes. En effet, il s'agissait de substituer au tribunal pour enfants (un juge des des enfants, deux assesseurs non professionnels) un tribunal correctionnel, composé de trois magistrats professionnels, dont le juge des enfants. C'était, à vrai dire, chercher à instiller la défiance entre, d'un côté, les juges des enfants, et de l'autre, les autres juges, supposés, eux, bien plus répressifs.

Il est évident trop tôt pour faire un bilan de cette institution. Mais à l'évidence, le pari initial est erroné. L'idée qu'on ne peut juger les mineurs de la même façon, ni avec la même sévérité que les majeurs est profondément ancrée au sein de la magistrature. Tous les magistrats ont connu la même formation. Beaucoup de ceux qui sont juges aujourd'hui ont été juges des enfants hier. 

Au fond, l'idée que créer le tribunal correctionnel des mineurs, c'était la garantie d'une justice plus sévère relève en grande partie de la politique de la poudre aux yeux. Peut-être, ici ou là, un juge des enfants particulièrement laxiste serait, par le hasard des tableaux de service, en minorité face à deux juges plus répressifs. Mais c'est le hasard. Non la nécessité. De même, supprimer les TCM ne va pas entraîner aussitôt une hausse drastique de la délinquance, surtout que les subtilités de la procédure échappent largement à nos mineurs dont l'immaturité profonde les rend très éloignés de l'idée d'un délinquant rationnel, calqué sur le modèle de l'homo economicus (la peur de la sanction évite la commission de l'infraction). C'est même plutôt le contraire : nous avons des mineurs qui sont tellement immatures qu'ils sont dans la recherche de la sanction et de l'affirmation de la Loi.

Le discours de l'UMP aujourd'hui sur cette question illustre bien le fait que dans la lutte contre l'insécurité, la droite n'est pas plus à l'abri que la gauche de l'idéalisme. Il ne suffit pas de créer une nouvelle juridiction pour faire disparaître la délinquance des mineurs.

Reste que la gauche va être attendue au tournant sur la question de la lutte contre la délinquance en général et de la lutte contre la délinquance des mineurs en particuliers. Et il est clair que les enjeux sont délicats et qu'il vaut mieux les aborder avec réalisme. Réalisme dans la complexité de la délinquance des mineurs. Et réalisme aussi dans la complexité des représentations que s'en font les juges des enfants, les éducateurs, mais aussi les policiers. Le pouvoir politique a un profond déficit de crédibilité en la matière : on ne peut pas s'adresser en même temps aux professionnels et aux électeurs. 

jeudi 17 mai 2012

Ce que j'attends du nouveau Garde des Sceaux

La nomination d'un nouveau ministre de la justice est, pour la communauté judiciaire, source d'espoirs et d'inquiétudes. Plus que toute autre profession, notre activité est réglée par les Lois. La politique que le garde des Sceaux mettra en oeuvre aura nécessairement un impact sur nos pratiques et nos contraintes. Aussi est-il permis, sans aucune légitimité particulière, d'exprimer des souhaits et des attentes.

Ma première et principal attente, c'est de la quiétude et du temps. Non que je sois opposé aux réformes, bien au contraire. Mais il faut cesser de légiférer à toute allure, sans se donner le temps de peser les conséquences des lois nouvelles, sans même se donner le temps de les appliquer convenablement. 
Je vais prendre un exemple concret. Une loi récente, votée en mars 2011, a prévu une sanction nouvelle pour les faits de conduite sans permis et de conduite sous l'empire de l'état alcoolique (dans ce dernier cas, en récidive légale) : la confiscation de plein droit du véhicule de l'auteur des faits. Cela part d'une intention louable : celui qui n'a pas le permis ne devrait pas, en toute logique, avoir de véhicule. S'il en a un et qu'en outre, il conduit, il est pertinent de lui confisquer ce véhicule. Et puis après tout peu importe que ce soit une bonne idée ou pas : c'est le législateur qui l'a décidé, c'est donc une décision légitime.
Pour autant, derrière cette décision, il y a des conséquences lourdes qui demandaient un peu d'adaptation de la part des services de police et de la justice. Que fait-on des véhicules qui sont saisis (provisoirement) avant d'être confisqués (à l'audience). Qui paye ? Que fait-on des véhicules que personne ne vient chercher ? Il aurait été judicieux qu'on se donne un peu de temps pour préparer des outils informatiques pour gérer tout cela, des conventions avec les garagistes, les circulaires d'applications... Ce temps aurait d'ailleurs pu être utilement mis à profit pour une meilleure communication du gouvernement sur cette peine nouvelle, dont l'effet dissuasif est contrebalancé par l'absence d'information du public à ce sujet.

Mon souhait le plus profond, c'est que le ministre engage une véritable réflexion collective, associant tant la communauté judiciaire que la classe politique, sur les missions et les rôles que la société française entend donner à l'autorité judiciaire. Quels litiges doivent être soumis au juge ? Quels juges ? Quelle est la mission qu'on veut donner au ministère public ? Il faut parvenir à un consensus sur ces questions, afin de pouvoir engager, dans un second temps, des réformes éventuelles de procédure pénale et civile mais aussi adapter les moyens et le budget de l'institution aux missions qu'on lui donne. 
Je pourrai ici prendre l'exemple du statut du parquet mais prenons plutôt un exemple tiré du droit civil, la question du divorce par consentement mutuel. Un temps, le gouvernement a eu pour projet de confier aux notaires le divorce par consentement mutuel. Selon les moutures du projet, tout ou partie de ces divorces auraient été confiés à un notaire et non plus à un juge. Ce projet, à vrai dire, ne procédait pas d'une vision nouvelle du rôle du juge, du rôle du notaire, de la liberté matrimoniale mais simplement de l'esprit d'économie : s'agissant de dossiers qui ne posaient pas de problème (croyait-on), pourquoi en faire supporter le coût par l'institution judiciaire ? Le projet a finalement été retiré, à mon sens aussi pour des raisons économiques : le barreau, qui tire de ces divorces quelques revenus, y était hostile.
Personnellement, je n'ai pas de religion à ce sujet, sinon que l'économie aurait été minime et qu'on pouvait sans doute alléger la procédure dans bien des cas tout en conservant un contrôle judiciaire. Mais j'aurai préféré qu'on réfléchisse à ces questions dans un second temps, comme une conséquence de choix sociaux importants sur le rôle et l'office du juge dans notre société et dans la régulation des rapports sociaux et humains.

Cette question se pose avec une particulière acuité depuis plusieurs dizaines d'années à la société française. Il serait temps qu'elle entre dans le temps des réponses.

mardi 15 mai 2012

Le premier ministre est tombé du ciel

Enfin, ce suspens insoutenable a pris fin. Jean-Marc Ayrault est donc, comme annoncé, notre nouveau premier ministre. Dès demain nous connaîtrons la composition du gouvernement.

J'avoue que je reste sur ma faim sur ce processus de nomination. Dans une démocratie ordinaire, respectueuse du choix des électeurs, une démocratie parlementaire, le choix du premier ministre et la composition du gouvernement fait l'objet de négociations entre les différents partis de la coalition gouvernementale. Je ne suis pas un expert mais j'imagine que même au Royaume-Uni, où il n'y a rarement une coalition, il y a tout de même des consultations importantes entre le parti au pouvoir et le premier ministre pressenti, dont le choix s'impose à la Reine.

Or, à quoi avons nous assisté ? François Hollande a démontré à quel point il était un président normal. Normal, selon les normes de la Ve République. Avant d'être élu, il s'est bien gardé de dire qui il nommerait premier ministre, même si les signaux envoyés étaient clairs. Tout le monde au PS a estimé comme parfaitement normal et légitime que "François" choisisse, sans en rendre compte à personne, qui logerait à l'hôtel de Matignon. A aucun moment, les instances dirigeantes du PS ne se sont réunies pour dire "voilà, Monsieur le président, avec tout le respect qu'on vous doit, on aimerait bien que ça soit unTel ou une uneTelle qui soit nommé(e) premier ministre". Et François Hollande s'est bien gardé de solliciter le PS en ce sens. Ou, même, concédons que François Hollande aurait pu dire à ses camarades socialistes : "j'envisage de nommer Jean-Marc Ayrault premier ministre, que celui qui a une objection parle maintenant ou se taise à jamais".

Bien sur, le PS ne sera pas le seul parti de la majorité présidentielle future (même si pour le moment, on n'a pas la certitude qu'il y aura une majorité présidentielle). Alors on aurait pu imaginer autre chose. Dans l'accord intervenu entre le PS et les Verts, il y aurait du y avoir aussi un accord sur le choix des femmes et des hommes qui allaient le mettre en œuvre. Histoire de mettre un peu la pression sur le futur président.

Bien sur, le PS n'est même pas certain d'avoir la majorité. Après le tout, le gouvernement qui sera annoncé demain n'est que provisoire. Il sera peut être remanié après les élections législatives. Il le sera certainement si la droite remporte les élections. Il le sera sans doute à la marge sinon

Mais enfin, était-ce trop demander d'un président normal, issu d'un parti qui est tout de même rétif à la présidentialisation des institutions de procéder autrement ? De demander dès le lendemain de son élection aux différents partis qui entendent participer, autour de lui, à son projet, de s'accorder sur le nom d'un ou de plusieurs premiers ministres (il aurait pu arbitrer, des négociations entre les partis et le président aurait pu s'engager) ? Qu'on négocie sur une équipe gouvernementale, fruit non seulement de la volonté d'un seul homme, mais aussi d'un accord entre les partis politiques qui vont composer la majorité parlementaire ? 

Apparemment, oui; c'était trop demander. 

Lorsque François Hollande déclamait "Moi, président de la République, je ne dirais pas de mon premier ministre qu'il est mon collaborateur", ses pratiques démontrent le contraires. Il le choisira et le révoquera comme n'importe quel membre de son cabinet.

mercredi 9 mai 2012

Petit interlude statistique

Je découvre chez Jean Quatremer que la Grèce connaît un mode de scrutin proche de ce que je décrivais il y a quelques jours. Or, c'est peu dire que la situation électorale de la Grèce est à l'heure actuelle un contre exemple de la pertinence de mes propositions : le pays est devenu totalement ingouvernable.

Nuançons toutefois. En Grèce, la prime majoritaire est de 50 sièges sur 300, ce qui correspond à 17% des sièges. La prime que j'appelle de mes vœux, elle, doit être plus importantes (25 ou 30 %). Le calcul opéré sur les résultats officiels montre qu'avec une prime à 25 ou 30%, la Nouvelle Démocratie n'obtiendrait cependant pas la majorité absolue (elle a remporté 23, 28% des suffrages à prendre en compte). Cependant, elle apparaît en position de composer un gouvernement avec le PASOK (coalition sortante).

Ce mode de scrutin que je propose n'a donc pas pour effet de garantir absolument une majorité (il faudrait en fait une prime majoritaire nettement plus importante) mais il apporte néanmoins d'avantage de stabilité.

cliquez sur le tableau pour l'agrandir

Notons aussi un petit effet sympathique : plus la prime majoritaire est importante, moins les autres partis ont de sièges. Donc, plus ils ont d'incitation à faire des alliances pour chercher à être le premier parti.

mardi 8 mai 2012

La société de statuts

Lu chez les Econoclastes :  la France "est un pays de classes. Non, en fait, de statuts. Pour le pire et pour le meilleur. Le meilleur, ce sont des gens qui aiment le travail, mieux, le travail bien fait. Le pire, c'est l'idée qu'une fois sa scolarité finie, on n'a plus rien à prouver et que si on est pauvre, on le reste, tout comme quand on est riche. C'est normal, point". 

C'est très à la mode de décrire la France comme une société de statuts. Si je me réfère à mon propre milieu professionnel, celui des juristes, cela m'apparaît comme particulièrement vrai. Un exemple.
Il est très courant chez les juristes de dénoncer l'avalanche législative, les changements juridiques nombreux que nous impose le Parlement et, au delà, le gouvernement, la cour européenne des droits de l'Homme, etc. Il y a une forme de paresse intellectuelle. Quoi ? Le droit change depuis qu'on est sorti de la fac de droit ? Ils pouvaient pas nous laisser le code civil de 1804, bordel ? Et pourtant, il me semble que le principal intérêt du job, c'est justement que le droit évolue, qu'il nous conduit à nous poser de nouvelles questions ou à nous poser les mêmes questions en des termes nouveaux. Mais peut-être est-ce parce que je conçois le travail comme un divertissement pascalien et non comme un vrai travail (c'est un luxe inouï, j'en ai bien conscience). On a parfois le sentiment que, chez les juristes, ça serait bien que le droit reste figé dans l'état qui était le siens quand on est sorti de la fac. 
Et, concrètement, ça passe par le fait que dans aucune organisation juridique de ma connaissance il n'est prévu que les acteurs (notaires, magistrats, greffiers, avocats) disposent d'un temps spécifique et régulier à consacré à la mise à jour de leurs connaissances - il y a bien de la formation, évidemment, mais la formation est souvent consacrée à un domaine précis alors qu'il faudrait que chaque magistrat, chaque avocat dispose disons d'une demi journée par semaine pour lire deux trois articles d'actualités, pointer la jurisprudence sur ses domaines d'actualité....  et encore moins pour élargir ses connaissances à d'autres domaines (utilisation de l'outil informatique, connaissance des mécanismes économiques, ...).

Pour autant, je me demande si le "statut" n'est pas, anthropologiquement, essentiel à l'être humain. 
Les sociétés traditionnelles assignent toutes à chaque individu un statut, souvent immuable. C'est sans doute pesant mais c'est également profondément rassurant. Chacun connait sa place. 
Les sociétés modernes cherchent à émanciper l'individu en détachant son statut de sa naissance. Mais cette émancipation dépend largement des choix fait pendant l'enfance par les parents et au cours de l'adolescence et des premiers temps de l'âge adulte. Après, tout est joué, ou presque.

L'absence d'actualisation profonde des connaissances et des modes de pensée s'explique  largement par des données anthropologiques et psychologiques. On est certainement plus flexible intellectuellement à 15-20 ans qu'à 40 ans. Je ne dénie pas l'intérêt de la formation professionnelle, loin de là, mais je dis juste que celui qui a été ouvrier métallurgiste pendant vingt ans va avoir du mal à devenir expert comptable à 45 ans. La société ne pousse pas les gens qui ont acquis une situation, même peu enviable, à chercher à se dépasser.

Je déduis de ces brèves constatations anthropologiques qu'il est peut être un peu hâtif de dire que la France est un pays de statuts. Nous sommes, c'est vrai, très sensibles au prestige du diplôme. Mais sans doute une analyse des sociétés voisines montrerait qu'elles connaissent, à des degrés divers, des blocages de cette nature. Je pense du reste que ces blocages ont un aspect positifs puisqu'ils apportent une certaine forme de sécurité, dont les individus ont profondément besoin. Le tout est de trouver un bon dosage (oui, on revient à la lessive, encore et toujours). 

Je ne suis donc pas si certain qu'il faille sortir de la logique de "statuts". En revanche, il faut chercher à en gommer les effets les plus négatifs : 
(1) faire en sorte que l'école permette une vraie égalité des chances dans l'acquisition du statut. Pierre Bourdieu a montré de longue date comment le diplôme favorise en fait les enfants issus de certaines catégories sociales. 
(2) faire en sorte que l'école favorise l'amour de l'apprentissage et non l'accumulation de la connaissance. Ça serait bien que 500 ans après Montaigne, on s'efforce enfin de rechercher une pédagogie et un mode d'évaluation qui favorise les têtes "bien faites" et non les têtes "bien pleines". 
(3) miser sur l'immigration. Tous ces gens qui viennent d'ailleurs n'ont pas la même représentation de nos statuts que nous. Quand on est né à Ouagadougou, que signifie être diplômé d'HEC ? L'immigration, c'est le nerf qui nous permet de chambouler régulièrement nos statuts.
(4) miser sur la formation permanente, régulière. Cela devrait être quasiment une obligation pour tout employeur de financer, chaque mois, quelques heures de formation à tous ses salariés. Et une obligation pour les salariés de se former. C'est peut être là où il faudrait mettre les 60 000 postes promis par le nouveau président de la République.

François Hollande a dit que la jeunesse et l'éducation allaient être l'une des priorités de son mandat. Chiche ?

vendredi 4 mai 2012

Le changement (électoral), c'est maintenant.

Nicolas Sarkozy a ouvert son mandat par des réformes institutionnelles non négligeables, dont la fameuse QPC. Il a aussi cherché, sans grand succès (si tant est qu'il ait réellement cherché à le faire), à rehausser le rôle du parlement. François Hollande, sauf erreur de ma part, n'a pas annoncé de grande réforme institutionnelle. Il y a pourtant un point sur lequel la gauche peut agir et doit le faire rapidement : le changement des règles électorales.

Le constat est simple : à l'heure actuelle, et nous savons qu'il y a peu de raisons que cela change avec la future législature, une bonne partie des partis politiques ne peuvent envoyer de représentants à l'Assemblée Nationale. Le Front National n'a plus de député depuis 1993. Le score important de Marine Le Pen ne peut suffit pas à lui donner de sérieux espoir, sauf explosion de la droite à compter de dimanche soir. Les communistes n'ont des élus que dans des territoires où ils ont une implantation locale historique. Les Verts ne devront des élus qu'à leur accord avec les Socialistes. Quant au Modem, il y a de fortes raisons de penser que son sort parlementaire, actuellement peu enviable, ne va pas s'améliorer.

Le mode de scrutin actuel favorise clairement les grandes formations (aujourd'hui, l'UMP et le PS), au motif qu'il faut faire émerger une majorité de gouvernement. C'est là un motif tout à fait légitime et il ne faut pas le perdre de vue. Le Parlement n'a plus pour première fonction d'être une instance de représentation. Son premier rôle, c'est de désigner le gouvernement. Notre pays a trop souffert de l'instabilité gouvernementale pour s'offrir, surtout en ce moment, un retour à la fragmentation partisane. 


Pour autant, le fait que les formations moins importantes soient écartées pose problème. La solution de compromis qui est proposée généralement, c'est l'introduction d'une "dose de proportionnelle"' (puisque la proportionnelle, comme la lessive, va par "dose").

Ce système ne devrait pas vraiment avoir l'avantage escompté. Si on réserve disons 10 ou 15% des sièges à des députés élus au suffrage proportionnel, on risque d'abord de compromettre la possibilité d'avoir une majorité stable. On va ensuite faire rentrer par la petite porte des partis politiques au sein de l'Assemblée, de façon marginale, somme toute symbolique, mais loin d'être représentative. Aujourd'hui, au moins 15% des électeurs semblent se retrouver, de façon stable, dans le programme et les idées du Front National.  Supposons que 10% des sièges soient répartis à la proportionnelle (soit 57 à répartir donc), que le FN fasse 18% des voix, cela lui donnerait 10 élus (1,73% des députés). A ce niveau, c'est cosmétique.

Il se pose en outre une question, sans doute plus théorique que pratique, de conflit de légitimité. Dans notre tradition politique, chaque député est censé représenter le peuple français et non sa seule circonscription. C'est évidemment une fiction mais c'est une fiction importante. Si demain, nous avons des députés élus dans une circonscription territoriale et d'autres élus au scrutin de liste, proportionnel, nous risquons de voir ces derniers prendre l'ascendant. Les 10% des députés élus au suffrage proportionnel feront valoir, non sans raison, qu'ils sont plus représentatifs que les 90% de députés élus par circonscription. 


Il faut donc trouver un mode de scrutin qui à garantisse la fois la représentativité des députés et l'émergence d'une majorité. Plusieurs modes de scrutin répondent à cette demande. Le mode de scrutin allemand par exemple, mais il est particulièrement complexe.
Il y a aussi le mode de scrutin qui était, jusqu’à la réforme de 2010, en vigueur pour les élections régionales : un scrutin de liste avec une prime majoritaire (dans le cas des régionales, la prime majoritaire était de 25%). Ce système peut fonctionner en un ou deux tours. Un taux d'exclusion (par exemple 5%) évite une trop grande dispersion des parlementaires.

Ce système a le mérite d'assurer une majorité stable, quasiment de façon automatique (il suffit d'une prime majoritaire suffisamment élevée). Il assure une représentation, certes imparfaite (du fait même de la prime majoritaire) mais réelle des différentes composantes politiques. Il permet, si on adopte une circonscription territoriale unique, la Nation, de couper enfin les hommes politiques d'une nécessaire base territoriale, avec les inconvénients (notamment en terme de cumul de mandat) qui vont avec. Les avantages, eux, restent assurés par le Sénat. La représentation des Français de l'étranger est assurée sans aucune difficulté technique.

Cette réforme n'est pas excessivement complexe à mettre en œuvre. Ses détails peuvent évidemment créer des crispations entre "petits" et "grands" partis. François Hollande, s'il veut réellement montrer une volonté d'ouverture et de réforme de notre pays, gagnerait à la faire voter rapidement. Après, il sera trop tard : les députés du PS, l'hiver électoral étant venu, seront frileux à l'idée de faire une plus grande place à leurs alliés.

La France y gagnerait un Parlement d'avantage représentatif et donc d'avantage démocratique. L'autorité du Parlement y gagnerait clairement sans que le gouvernement n'y perde en efficacité ni en stabilité. Peut-être certains électeurs, déçus de la politique, y reviendraient (j'avoue que je n'y crois pas trop).


jeudi 3 mai 2012

Retour sur un débat

Ah le plaisir d'avoir un blog, pour pouvoir écrire tout bas ce que tout le monde a dit tout haut.... Quelques éléments de commentaires sur le débat présidentiel d'hier soir, que je n'ai regardé que partiellement, tant il m'a semblé technique et englué dans des querelles de chiffres. J'ai suivi la suite, de loin en loin, sur Twitter (ah, ah, quel sérieux !).

Si, pour ma part, j'ai trouvé Hollande meilleur que Sarkozy, je concède que c'est probablement l'effet de mes préférences personnelles. Pour autant, on pouvait craindre que Sarkozy "écrase" Hollande et, clairement, ce n'a pas été le cas. 

Ce débat encourt de nombreux reproches. Le principal, qu'on doit imputer aux journalistes - à moins que ce ne soit l'accord entre les candidats ? -, c'est de n'avoir pas commencé par une partie réellement présidentielle : quelle est la place de la France dans le monde, quel est le diagnostic sur notre pays, quelles sont les lignes directrices à adopter, non seulement pour les cinq ans qui viennent mais au delà ? François Hollande reconnaissait ce matin sur France Inter que cela avait manqué.
Faute de cet éclairage, on est vite entré dans des mesures très techniques. Cela donne le sentiment que nous avons eu un débat entre de futurs ministres de l'économie et des finances, suivi d'un débat entre de futurs ministres en charge de l'immigration, puis d'un débat entre futurs ministres etc. 

Les socialistes crient victoire en déclarant que François Hollande a atteint une stature présidentielle. Ce débat a surtout démontré que la stature présidentielle était tombée bien bas. Il est tout de même pitoyable de voir un futur président de la République nous expliquer que sa mesure phare est le contrat de génération. Il est regrettable de voir deux prétendants à la fonction suprême s'écharper sur des chiffres comme s'ils étaient à un colloque de statisticiens.

Il se dégage également de ce débat le sentiment d'une grande agressivité, dont Nicolas Sarkozy me paraît porter largement la responsabilité, avec des accusations répétées de mensonge et une formule tout à fait déplacée, celle de "petit calomniateur". 

A titre personnel, moi qui suis favorable à une république parlementaire où le rôle du président de la République est moins monarchique, je devrais être heureux d'assister ainsi au déclassement de la fonction présidentielle. Pourtant, on peut avoir un président de la République plus en retrait, avec un rôle d'arbitre des conflits gouvernementaux et une mission de définition de grands enjeux, qui ne sombre pas dans l'exercice monarchique du pouvoir. On peut rêver, non ?

mardi 1 mai 2012

Poitiers

Je ne peux que recommander chaudement la lecture, à celui qui a un peu de temps à y consacrer, de La Guerre de Cent ans, de Jean Favier, un grand classique désormais, dont je suis encore loin d'avoir achevé la lecture. 
Deux passages, consacrés à deux batailles importantes de ce conflit m'ont particulièrement marqué : la bataille de Cassel (1328) et celle de Poitiers (1356). A vrai dire, la bataille de Cassel ne fait pas, techniquement, partie de la guerre de Cent ans, qui ne commence qu'en 1337. La référence à Poitiers, qui justifie le titre de ce billet, est évidemment adaptée au contexte actuel où l'on croirait être non en 2012, ni même en 1356, mais bien plutôt en 732.

Prenons d'abord l'histoire de la bataille de Cassel. Cassel est aujourd'hui une jolie petite ville flamande, non loin de Saint-Omer, qui présente la particularité d'être une butte permettant de dominer le pays flamand qui, comme chacun sait, est plutôt plat. Cassel a par exemple servi pendant la première guerre mondiale de quartier général au Maréchal Foch. 
En 1328, le comte de Flandre, incapable de mettre fin à la révolte de nombre de ses sujets - essentiellement des bourgeois des grandes villes flamandes -, avait été conduit à demander l'intervention de son suzerain, le Roi de France, Philippe VI de Valois, un roi tout neuf et tout juste auréolé du sacre, non du suffrage universel, mais de l'onction divine. Philippe monte aussitôt une expédition vers Cassel où les rebelles s'étaient réfugiés. Ceux-ci demandent "jour de bataille", c'est-à-dire que les deux armées s'affrontent sous forme de bataille rangée (ce qui, contrairement à une idée trop répandue à laquelle la lecture du Dimanche de Bouvines de Georges Duby aurait du tordre le cou, était plutôt un évènement rare aux temps médiévaux). Mais les nobles, qui composaient la troupe royale, n'ont guère d'égards pour des rebelles et méprisent leurs offres. Au lieu de se préparer à la bataille, ils mettent un oeuvre un petit banquet campagnard. Les troupes bourgeoises en profitent pour charger, au mépris du droit de la guerre et de tous les usages aristocratiques de l'époque. Ils ont bien failli remporter le combat.

On aurait pu penser que l'aristocratie française aurait retenu la leçon. Il n'en est rien. Près de trente ans plus tard, près de Poitiers, le Prince Noir, le fils du roi d'Angleterre, va piéger l'armée royale. En première ligne du combat, en preux chevalier, le roi, Jean II, le fils de Philippe VI, est capturé - il avait heureusement senti qu'il valait mieux assurer ses arrières et éloigné du lieu de la bataille plusieurs de ses fils, dont le dauphin, le futur Charles V. 

A Poitiers comme à Cassel, l'aristocratie française se bat comme elle a toujours fait : chacun part à la bataille séparément, avec ses propres vassaux. Il n'y a pas de réelle tactique commune. Chacun poursuit un objectif individuel : la capture d'aristocrates du camp adverse, pour en obtenir une rançon. Le principe qui guide le combattant aristocrate, c'est l'honneur, non la discipline. 

Le fracas de ces batailles, l'une gagnée de justesse, l'autre qui fut un désastre monumental, s'entend encore aujourd'hui. Nous combattons, dans la bataille mondiale, avec des principes d'un autre temps et nous n'apprenons guère de nos erreurs. Entre la chevalerie française du XVIe siècle et les élites françaises actuelles, je ressens une forte communion dans le mode de pensée : on ne change pas une méthode issue du passé.